Ce livre se compose de trois gradations, chacune écrite en des temps différents. ces trois parties forment cependant un tout car on peut déceler au fil de ces trois récits, en filigrane, la crainte d'une évolution de nos sociétés vers la catastrophe.
L'acte 1, le petit livre des tagueurs, ce sont les années 90.
Le petit livre des tagueurs pose le problème social principal de la France, celui de l'intégration de ses minorités. la femme du petit livre des tagueurs aurait pu s'appeler Marianne et avec ce prénom représenter a France, j'y ai pensé... Dans un premier temps répondre au défi de l'intégration par des écritures sur les murs m'a semblé être, et de loin, un moindre mal d'autant que les qualités artistiques sont souvent présentes dans ces inscriptions. Dans un second temps, face au développement de la fragmentation des individus et leur capitulation devant le marché, (il y a ce passage que je t'ai signalé à propos de mai 68), le tagueur dans son action m'a paru symboliser à contrario un être entier, une espèce d'artisan, adepte de l'acte gratuit, réalisant un projet, le concevant, le réalisant et peut-être que, paradoxalement, il montre la voie, la voix d'une certaine intégrité de l'homme contrairement à ces anciens de mai 68, qui eux aussi, ont écrit sur les murs pour ensuite se vautrer dans les apparents bienfaits de la consommation et quitter ces immeubles verticaux (où les tagueurs les ont remplacés) pour de douillettes maisons horizontales où ils se sont endormis.
L'acte 2, titanic-banlieue, c'est la charnière, l'an 2000, dernière année avant le 11/9, première année du XXI° siècle.
Les choses se corsent. Finie la paisible écriture. Comme toujours, face aux absences de décisions, la violence prend le dessus. Et c'est la guerre des immeubles, menée par des minorités extrémistes. Non seulement c'est une guerre matérielle où des immeubles sont détruits, mais c'est aussi une guerre contre les écritures gratuites du petit livre des tagueurs.
Le problème s'est haussé d'un cran. L'intégration est refusée d'où les lancers de bouteille de lait chocolaté sur les couples mixtes. Pour certains, ceux qui se battent, l'intégration n'est plus de mise surtout si des commerces fructueux se sont créés dans les zones de non-droit. Le héros de ce petit livre, s'il est noir de peau se blanchit à la cocaïne, la neige. Heureusement il rencontre une femme et ils s'intègrent l'un à l'autre mais ils vivent sous la menace de l'inondation d'une société liquide, inondation dont on sait qu'elle se joue de toute limite.
L'acte 3, l'inondation remplissant l'entonnoir, c'est l'après 2001 , l'attaque de l'oeil pour atteindre le cerveau, le déferlement des images, les caméras partout, les caméras de surveillance, les caméras des casseurs se filmant eux-mêmes, la vie imagée imaginaire.
Ce qui était encore national dans les deux récits précédents devient à la suite du 11/9/01, mondial et visuel. Les images se déversent dans un entonnoir au point de chasser les destinées personnelles. Le contenu de cet entonnoir se déverse sur chacune de nos têtes. C'est pour cela que les deux héros ne surnagent que pour un bref moment qu'à la fin du récit. Ils sont happés par le flot des images, des informations, des manipulations. Cette absence presque totale de "héros" est le signe d'une déshumanisation ou si on veut un autre mot, un signe de leur virtualité. Face à ce déluge auquel nous conduit la mobilité virtuelle, comment remonter le courant de l'entonnoir ? Le texte de l'entonnoir devient presque autonome comme un train fantôme de fête foraine qui à chaque détour rencontre un motif d'épouvante. Nous en sommes là.
Dd'un récit à l'autre, il y a gradation, progression par degrés successifs et le plus souvent ascendante.
Si on veut aller plus loin, il y a derrière tout ça une réflexion sur l'écriture, et par voie de conséquence sur la lecture, et son déclin. La prépondérabnce de l'image sur le texte ouvre la voie à l'idôlatrie et aux manipulations mentales.